vendredi 7 mars 2008

UN DOSSIER DE L'OBS


La nouvelle sexualité des Français

Une enquête sur la sexualité des Français, véritable radiographie des pratiques et représentations amoureuses en 2008.

Et si le principal héritage de Mai 68, dont on fêtera bientôt l'anniversaire, était la libération des mœurs ? Généralisation de la contraception, droit au plaisir, éclatement du couple, émancipation des femmes, reconnaissance de l'homosexualité, banalisation de la pornographie.
Une révolution qui n'a pas encore fini de produire ses effets, comme le prouve la grande "Enquête sur la sexualité en France" (Éditions La Découverte, 612 pages, 30 euros) que Le Nouvel Observateur s'est procurée en exclusivité et autour de laquelle il a monté son dossier de la semaine.
L'ouvrage, réalisé par des chercheurs de l'Ined et de l'Inserm entre octobre 2005 et mars 2006, sera publié jeudi 13 mars, un an exactement après sa première présentation au public.
Des femmes plus libres
Cette 3ème enquête sur les comportements sexuels en France, conduite auprès de plus de 12.000 Français de 18 à 69 ans, révèle l'évolution de la sexualité féminine depuis les précédents enquêtes menées en 1970 et 1992.
La sexualité des femmes s'est largement diversifiée (plus de partenaires, activité sexuelle prolongée...) en trente ans.
Les filles (17,6 ans) rattrapent les garçons (17,2) pour l'âge du premier rapport sexuel. En un demi-siècle, l'entrée dans la vie sexuelle des hommes s'est abaissé d'un an et demi et celle des femmes de trois ans.
Les femmes de plus de 50 ans vivant en couple sont plus actives sexuellement : en 1970, une sur deux avait des rapports sexuels avec son mari (compagnon) aujourd'hui c'est 9 sur dix.
Plus de rapports homosexuels
Les femmes déclarent plus de partenaires qu'autrefois (en moyenne 4,4 en 2006), mais toujours moins que les hommes (11,6, chiffre stable depuis 1970). Elles sont aussi plus nombreuses qu'avant à déclarer avoir eu des rapports homosexuels au cours de leur vie (4% contre 2,6% en 1992) alors que la proportion reste similaire chez les hommes (4,1%).L'enquête dirigée par Nathalie Bajos (Inserm) et Michel Bozon (Ined démographie) a été commandée par l'ANRS (agence sida-hépatites) pour aider à guider les politiques de prévention en matière de sexualité (MST, sida).

La nouvelle sexualité des Français

Quarante ans après 68

Et si le principal héritage du joli mois de Mai dont on fêtera bientôt l'anniversaire était la libération des mœurs ? Généralisation de la contraception, droit au plaisir, éclatement du couple, émancipation des femmes, reconnaissance de l'homosexualité, banalisation de la pornographie. Une révolution qui n'a pas encore fini de produire ses effets, comme le prouve la grande «Enquête sur la sexualité en France» (Editions La Découverte) que «l'Obs» s'est procurée en exclusivité. Radiographie de nos pratiques les plus intimes et de nos représentations amoureuses en 2008

Tous les soirs, pile-poil à 20h20, près de 6 millions de téléspectateurs se ruent sur leur télécommande pour regarder le désormais culte «Plus belle la vie» sur France 3. Un soap à la sauce frenchy, tourné à Marseille dans un décor de carton-pâte, qui est devenu une des addictions de la France profonde, tous âges confondus. Les rebondissements policiers, la représentation souvent un peu nouille d'un quartier populaire d'opérette ? Non, ce qui désormais, cinq jours sur sept, scotche un téléspectateur sur cinq à son plateau télé, c'est le sexe. Ou plutôt une vision apaisée, libérale - au sens anglo-saxon du terme de la sexualité. Johanna la délurée ? Elle est enceinte à 14 ans. Sa mère lui conseille d'avorter. Le fera-t-elle ? C'est déjà la deuxième fois qu'elle dénonce des attouchements sexuels : menteuse ou victime ? Djamila, musulmane intégriste qui refuse d'embrasser Jean-Baptiste, se fait violer. Juliette, la post-ado volage, collectionne les mecs comme des papillons. Céline a eu sa période «sex trash» avant d'opter pour le «no sex». Roland, le sexagénaire, n'a enfin plus besoin de Viagra pour coucher avec Corinne, mais il désire toujours son ancienne compagne, Mirta, une bigote qui s'est amourachée de Joël, qu'elle croyait prêtre. Et puis, surtout, il y a Thomas, le charmant homo qui vit avec Florian, un juge d'instruction.
Ulivier Szulzynger, qui a longtemps dirige l'équipe de vingt scénaristes de la série, est le premier étonné de l'incroyable engouement déclenché par ce petit module lancé il y a quatre ans avec des bouts de ficelle : «En réalité, ce que nous faisons, c'est mettre en scène le grand bordel contemporain !» Rien n'est sûr, rien n'est figé, même dans les couples. On s'aime, on se sépare. On expérimente, on accepte que l'autre soit différent. Ados et vieux schnocks, femmes libérées et femmes coincées, nomos ou neteros : a i image de la société française, «Plus belle la vie» laboure le champ de tous les possibles. Quarante ans après 1968 et son «jouir sans entraves», est-ce la preuve cathodique que la révolution sexuelle - des corps, des cœurs, des mœurs a vraiment eu lieu ?
En tout cas, c'est la version prime time de la très minutieuse «Enquête sur la sexualité en France» (1), dont «le Nouvel Observateur» publie les principales conclusions en exclusivité (lire encadrés). Plus de 600 pages qui explorent en tous sens nos pratiques intimes, de la «sexualité sans pénétration» aux «rencontres après ruptures». A l'initiative de l'ANRS (Agence nationale de Recherche sur le Sida), pendant plus de six mois, entre septembre 2005 et mars 2006, 12 364 femmes et hommes de 18 à 69 ans ont été longuement interrogés par téléphone. Dirigée par deux sociologues, Nathalie Bajos, de l'Inserm, et Michel Bozon, de l'Ined, cet énorme travail succède à deux précédentes recherches : celle du docteur Pierre Simon en 1972, au moment où la contraception commençait à se diffuser, et celle de l'ACSF (Analyse des Comportements sexuels en France), publiée en 1992, au pic de la mobilisation contre le sida. Aujourd'hui, le contexte est différent : on se méfie moins (à tort) du VIH. Mais surtout, expliquent Nathalie Bajos et Michel Bozon, «les trajectoires affectives et sexuelles se diversifient, les normes de la sexualité sont profondément interrogées». En clair, c'est le grand bazar, le chambardement tous azimuts : les pratiques des femmes se rapprochent de plus en plus de celles des hommes, celles des jeunes ne sont pas si différentes de celles des vieux, la vie sexuelle dure plus longtemps (voir l'article de Sylvie Véran p. 22), sexualité et mariage sont désormais clairement dissocié. Et on parle aujourd'hui plus facilement de sexualité qu'en 1972 ou 1992. Certaines expériences jusque-là passées sous silence, qu'il s'agisse de masturbation, de bisexualité, de sexualité orale ou anale, sont volontiers évoquées (voir aussi encadrés). Moins de tabous, moins d'inhibitions. Moins d'angoisses ? C'est une autre histoire. Que de chemin parcouru en tout cas en à peine quarante ans. Souvenez-vous, c'était hier, mais cela ressemble déjà à la préhistoire. 1967 : la pilule est enfin autorisée. 1975 : Simone Veil impose la légalisation de l'avortement. 1982 : grâce à Robert Badinter, l'homosexualité est dépénalisée. En 1991, la publicité pour la contraception est enfin autorisée. 1999 : c'est le gouvernement Jospin qui crée le pacs. Depuis, Catherine Millet a vendu des dizaines de milliers d'exemplaires de son récit de gang-bang, «la Vie sexuelle de Catherine M.». Catherine Breillat a tourné «Baise-moi». Loana a fait ses cabrioles dans la piscine du «Loft». Sur RMC, Brigitte Lahaie - ex-star du porno - prodigue chaque jour ses conseils avisés pour atteindre le nirvana. Dans la rue, les homos se tiennent par la main - de préférence dans les grandes villes - et on ne leur jette plus des pierres. Et pourtant, tant de parcours, de systèmes de valeurs s'entrechoquent. Gynécologue depuis 1965, Joëlle Brunerie-Kauffmann a tout connu de cette révolution. Ex-jeune fille de province (bretonne), elle se souvient comme si c'était hier de ce père bourru qui lui disait, comme à ses quatre sœurs : «Vous n'aurez que votre travail et votre vertu pour dot.» Et encore, coup de chance, il était favorable au travail des femmes ! Mais la vertu, cette belle affaire. La honte, plutôt, d'être cataloguée fille facile quand on était tout simplement jeune et taraudée par les désirs de son âge. «La sexualité des femmes - et des hommes - était complètement bloquée par l'angoisse des grossesses non désirées.» Toute jeune médecin-gynécologue («On était formé à l'accouchement, et encore !»), elle ne recevait jamais de jeunes filles. Que des femmes mariées. Le plaisir, comment les femmes y auraient-elles même songé ? Il y avait la peur des ventres déchirés, des vies trop vite nouées, parce qu'être enceinte à 20 ans, sans homme, c'était inimaginable. Le Planning familial n'a commencé, à bas bruit, qu'au début des années 1960. Son ancêtre cela ne s'invente pas - s'appelait La Maternité heureuse. Elle en sourit, Joëlle Brunerie-Kauffmann : «Au début des années 1970, je vivais déjà avec celui qui est devenu mon mari, Jean-Paul. Quand mon père me rendait visite, Jean-Paul était obligé de se cacher et de planquer ses affaires.» L'autre jour, c'est une jeune fille d'à peine 14 ans qui est venue la consulter, pour la première fois. Règles douloureuses, contraception ? Pas du tout. Très inquiète, visiblement perturbée, elle explique : avec sa copine, elles avaient bien regardé et... «C'est sûr, a expliqué l'adolescente, ma vulve est trop grande. Vous croyez que ce serait possible de m'opérer ?» Désormais, à 11 ans, deux enfants sur trois ont déjà vu un film porno (2). Les sexes des femmes y apparaissent le plus souvent rasés, les lèvres de préférence petites : c'est un nouveau canon de la beauté féminine. D'autres, à l'âge de pierre, se faisaient des couettes comme Sheila. Désormais, elles veulent le sexe d'Ovidie. «Quand je pense, se souvient la gynéco, que dans les années 1970 nous, les féministes militantes, on conseillait aux femmes de mettre un miroir entre leurs jambes pour comprendre comment elles étaient faites !»Comment comprendre ce qui a chamboulé la société au plus profond d'elle-même ? A quoi cela a-t-il mené ? Apaisement ? Bonheur ? Enterrement de la hache de guerre entre les sexes ? La libération sexuelle désormais est devenue «une injonction», estiment les auteurs de l'enquête sur la sexualité en France. Pas de vie réussie sans vie sexuelle satisfaisante. Sinon on est «incomplet», incapable d'atteindre l'équilibre personnel. En même temps, expliquent les auteurs du rapport, la plupart des femmes, même «libérées», continuent de lier sexualité et relation affective, bien plus que les hommes. Et elles persistent à estimer que les hommes ont des besoins sexuels supérieurs aux leurs. Tout cela mélangé forme un cocktail parfois explosif.Jamais les sexologues n'ont eu autant de patients : 500 000 par an, estime-t-on. Le souci premier de ceux et de celles qui consultent ? Les pannes sexuelles, la crainte de «ne pas y arriver», explique le docteur Philippe Otmesguine, «de ne pas jouir assez, pas comme il faut, de ne pas tenir une érection suffisamment longtemps, d'avoir un sexe trop petit, un orgasme insuffisant». Et si au fond «à l'heure du sexe-roi», comme se le demande cet ancien généraliste qui a fini par ouvrir une consultation de sexologie à Paris tant la demande de ses patients habituels lui paraissait pressante, la libération sexuelle considérée comme un acquis, l'épanouissement généralisé n'étaient «que du verbe» ? Ceux et celles qui le consultent sont plutôt «des gens bloqués», insatisfaits, en panne. Très peu de «compulsifs» du sexe. «Ce que les gens veulent trouver ou retrouver, c'est une sexualité qu'ils définissent comme classique, bien loin des imaginaires fantasmatiques.» Ce qui le frappe, c'est la distorsion entre la représentation exacerbée du sexe - journaux spécialisés, internet, radios - («terrible pour les ados et les jeunes adultes») et «l'image idéalisée et fleur bleue de l'amour», qui reste la référence. Une image aux antipodes des standards affichés par les médias. Comment mener sa barque au cœur de ces contradictions-là ? S'en arranger, parfois. Inventer, quand les aînés étaient contraints à une vie corsetée, dont ils n'avaient pas les moyens de faire craquer les coutures.Psychanalyste et pédopsychiatre depuis près de trente ans, Jean-François Solal raconte, lui, que ses patients parlent, volontiers, de leur sexualité, au risque, parfois, de faire rougir, même le professionnel aguerri qu'il est. «Ce qui serait apparu parfaitement scandaleux il y a trente ans - la multiplication des partenaires, les aventures sans lendemain, l'accès extrêmement facile à la sexualité, malgré les années de plomb du sida - est évoqué comme avec légèreté, facilité, aussi bien par les hommes que par les femmes. Comme s'il n'y avait ni culpabilité, ni espoir, ni engagement. On est détaché, joueur. On bricole, en se servant d'une boîte à outils où l'on trouverait tout ce que l'on croit chercher. On ne se sent pas défini par ses actes, qu'il s'agisse de sexe à plusieurs, de relations homosexuelles passagères ou de sex trash. On n'est ni entamé ni coupable. On picore. Rien n'est irréversible.» On va chercher un sex-toy dans le catalogue de La Redoute, dans un corner de grand magasin ou dans une boutique de luxe : pas dans un sex-shop un peu crade où l'on ne mettrait pas les pieds. C'est un nouveau «doudou», comme si la sexualité était restée dans le domaine de l'enfance, voire d'une adolescence, «devenue l'alpha et l'oméga de la société», avec laquelle on n'en finirait jamais. Un progrès ? Les psys et les philosophes (voir l'interview d'Alain Finkielkraut, p. 24) se demandent quelle carte du tendre dessineront ces générations dans le futur. Et si, à force d'être «désacralisé», le sexe était en train de devenir une simple marchandise, «markettée», chosifiée, adaptée à chaque clientèle (voir l'article de François Reynaert et Isabelle Curtet-Poulner,p. 18) ? Et si, au bout du compte, l'autre n'était plus qu'un sex-toy pour son partenaire ? Un nouveau magazine féminin vient de voir le jour, «les Juliettes». Au sommaire : «J'ai dégoté un vrai cochon sur le net», «Spécial lèche», «Baromètre de la pétasse», «Test quiz fellation-cunnilingus». Un autre, baptisé «S'Toys», lancé en février 2007, offre en cadeau le «vibro top kinky», rose dragée.
Mais tout le monde ne vit pas, loin de là, dans cet univers frénétique et apparemment décomplexé. «Il y a un gap énorme entre l'hypersexualisation de la société et la vérité du terrain», estime Fatima Lalem, coordinatrice du Planning familial en Ile-de-France. Ainsi, il arrive que, dans certains quartiers, l'affichage de la pub pour Aubade suscite réprobation et colère. «Croire que tout le monde serait libéré est une illusion, explique Sihem Habchi, présidente de Ni putes ni soumises. Et cela vaut pour les filles et pour les garçons. L'autre jour, je me suis rendue dans un lycée de Saint-Ouen, dans une classe dont une élève avait été tuée par son frère parce qu'il croyait qu'elle sortait avec un garçon. «Et alors, m'ont dit les garçons, qu'est-ce qu'elle faisait dehors, le soir ? Il faut aussi surveiller ses soeurs, c'est normal, quand même !» «Thème de la campagne de NPNS pour la Journée internationale des Femmes, le 8 mars : «On ne naît pas loup, on le devient». Sur les 2 000 personnes qui ont contacté l'association l'an dernier, 24% l'ont fait pour des violences conjugales, 11% pour des violences intrafamiliales, 11% pour des mariages forcés. Dans 60% des cas de violences, la victime en connaissait l'auteur : sept sur dix étaient le conjoint ou l'ex-petit ami, un sur quatre, un membre de la famille. L'enquête 2006 sur la sexualité en France atteste elle aussi «d'une forte augmentation des déclarations d'agressions». L'explication selon les deux auteurs du rapport ? Ces violences aujourd'hui moins acceptées socialement sont plus facilement dévoilées par les victimes. Un vrai progrès. «Dans le même temps, ajoute Fatima Lalem, nous sentons un vrai backlash réac qui monte de la société, notamment un recul insidieux sur l'IVG.» Et pas seulement dans les quartiers : depuis dix ans, la «valeur virginité est à la hausse», assure-t-elle.
Ainsi quelques ligues de vertu ont protesté quand s'est ouverte au mois d'octobre dernier, à la Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris, l'exposition «le Zizi sexuel (3)», destinée aux 9-14 ans et conçue à partir du best-seller des cours de récré dessiné par Zep. Depuis, 120 000 visiteurs ont emprunté l'escalier mécanique qui conduit à ce parcours ludique et didactique, dont les héros sont Titeuf et sa copine Nadia. Ils ont découvert «l'amouro-mètre» (destiné à mesurer la force de ses sentiments), «l'essoreuse à langues» (pour comprendre comment on embrasse), «le zizi piquet» (avec un gonfleur qui provoque l'érection puis l'éjaculation d'un sexe en ballon), ou «la ola des capotes» (qui déclenche le gonflement de préservatifs multicolores) . Ils ont joué au «rallye des spermatos» ou à la «course à l'ovule» et ont contemplé (parfois un peu désolés) la réputée inexorable poussée des boutons d'acné. Beaucoup ont gloussé. Certains étaient fascinés. D'autres gênés. Certains, blasés, ont dit, et c'était un joli mot d'enfant, qu'ils «savaient déjà tout ça par cœur».
(1)«Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé», coordonnée par Nathalie Beltzer, préface de Maurice Godelier, Editions La Découverte, 610 p.(2) Selon les chiffres du CIEM (Collectif interassociatif Enfance Médias), publiés en 2002.(3) Cité des Sciences et de l'Industrie. www.cite-sciences.fr, tél.: 01-40-05-80-00.


Agathe Logeart
Le Nouvel Observateur

Intellos

Un entretien avec J.-B. Pontalis
Parlez-moi d'amour
Où il est question de bisexualité, de jouissance de la femme, d'idéalisation, de dépucelage et de hasard. Réponses d'un grand psychanalyste, qui consacre un beau livre à «Elles»

Le Nouvel Observateur. - Quand on tombe amoureux, on commence une histoire?
J.-B. Pontalis. - Je pense que oui. J'aime bien ce verbe tomber amoureux, moins fort pourtant qu'en anglais, où l'on tombe dans l'amour. C'est une chute. On est très heureux alors, mais aussi très inquiet. Que m'arrive-t-il, que va-t-il m'arriver? Où tombe-t-on? Ou plutôt d'où tombe-t-on? On tombe de soi, hors de soi, et on tombe dans l'autre. Jusqu'à l'aliénation, comme Swann, qui tombe dans la jalousie, l'inquiétude, le trouble permanent, la quête, l'enquête: l'être aimé devient totalement insaisissable, l'«être de fuite», comme dit Proust. Ou alors c'est la part autre de soi qui s'exprime... Un de mes personnages se met ainsi à épier la femme qu'il aime, à la soupçonner, à la suivre comme un détective... C'est un autre que vous qui se révèle en vous. Comme lorsqu'on écrit: on ne savait pas qu'on savait cela, on le découvre.
N. O. - Pour vous, pourtant, parler d'amour, c'est en faire l'éloge.
J.-B. Pontalis. - Un éloge de la différence - de la différence sexuelle. L'autre est vraiment l'autre. Et qui peut découvrir ce qu'on a d'autre en soi, sa propre féminité, peut-être. Un des grands apports de la psychanalyse, c'est de maintenir l'idée de la bisexualité psychique tout en affirmant la différence des sexes. On est bisexué et anatomiquement différent de l'autre sexe. L'anatomie, c'est le destin!
N. O. - Quand on tombe amoureux, on s'approche de la bête ou on s'en écarte?
J.-B. Pontalis. - On s'en écarte. D'ailleurs le sexuel n'est pas forcément en jeu à ce moment-là. Et inversement: s'il vous prend l'envie irrépressible de coucher avec une fille, vous ne tombez pas amoureux pour autant.
N. O. - Votre livre est très masculin. Il pourrait s'appeler aussi «Nous».
J.-B. Pontalis. - Nous, avec elles, contre elles, etc. Je ne peux pas prendre le point de vue d'une femme. Mais c'est justement l'un des thèmes du livre: l'homme n'a pas accès à la jouissance de la femme. Au mystère des mystères.
N. O. - C'est la fameuse enquête de Breton: comment pouvez-vous être sûr qu'elle a joui?
J.-B. Pontalis. - Exactement. Il y a bien quelques signes «objectifs», des contractions vaginales, que sais-je?, qui peuvent d'ailleurs être hystériques, mais ce qu'elle éprouve est laissé à notre imagination. On dit toujours que c'est plus localisé chez l'homme, et plus général chez la femme, mais c'est vague. La jouissance féminine est irreprésentable, donc inimaginable, d'une certaine façon. Que veut la femme? demande Freud, qui avait l'air pourtant de le savoir un peu. Mais que demande l'homme? Pour moi, la différence vient de la mère. Un petit garçon a du mal à relier la mère et la femme. On tente d'expliquer les choses, on parle des corps, du désir, de la jalousie à l'égard du père, mais c'est une manière d'organiser notre ignorance. La question sans réponse est: à quoi rêvent nos mères? Comme quand le Narrateur regarde Albertine dormir et s'interroge: comment avoir accès à sa pensée, à son désir? Où la mènent-ils? Voilà l'insaisissable: la part féminine de la mère.
N. O. - Le temps passant, est-ce que l'aptitude à aimer se racornit comme le reste?
J.-B. Pontalis. - La libido peut s'affaiblir, mais elle se déplace ailleurs, sur d'autres terrains, le travail, la création, le pouvoir, car l'une des grandes découvertes de Freud, c'est que la libido n'est pas seulement liée au sexe. On est amoureux à tout âge. Le reste ne suit pas nécessairement... Valéry disait qu'un vieillard amoureux est «sans queue ni tête». Mais il n'en tombe pas moins amoureux.
N. O. - Pourquoi tombe-t-on amoureux de celle-ci et pas de celle-là?
J.-B. Pontalis. - C'est une question impossible, et qu'on se pose plus souvent pour les autres! Qu'est-ce qu'il lui trouve? Elle n’est pas terrible! Et lui, seul à pouvoir y répondre, a le jugement faussé par son amour. Cela dit, vous pouvez très bien n'être pas aveuglé par l'amour, voir les défauts de l'objet aimé, d'en voir que les autres ignorent, et l'aimer en dépit de ses défauts, même à cause d'eux. Je suis le seul à savoir ça, je l'ai découvert, j'aime ça. Il n'y a pas d'aveuglement, mais de la surestimation et, plus loin, de l'idéalisation: c'est alors la dame du troubadour. L'amour devient chaste.
N. O. - L'amour précède ou suit l'aveuglement?
J.-B. Pontalis. - Dans l'«Anatomie de la mélancolie», Robert Burton dit: «L'amant est obsédé par elle: son doux visage, ses yeux, ses actions, ses gestes, ses mains, ses pieds, ses paroles, sa hauteur, sa largeur, sa profondeur et toutes ses autres dimensions sont ainsi revues, mesurées, enregistrées par l'astrolabe de ses fantasmes.» Ce mot m'avait frappé. Il y aurait en nous un appareil qui oriente notre traversée. Si donc je ne puis répondre à la question « qu'est-ce qu'il lui trouve?», c'est que je n'ai pas accès à cet astrolabe de ses fantasmes. Je n'ai pas vraiment accès au mien non plus. Le choix n'est pas vraiment volontaire, et il n'est même pas fixé: il est mobile, comme nos fantasmes.
N. O. - Et pourquoi la langue française n'emploie qu'un verbe pour aimer sa femme, la bière, sa patrie?
J.-B. Pontalis. - C'est Eros, c'est-à-dire tout ce qui crée des liens. Pas forcément sexuels: le lien avec l'objet aimé, les enfants, les proches, les liens sociaux, le lien avec son pays, son village...
N. O. - Pourquoi doit-on chercher à plaire?
J.-B. Pontalis. - On ne plaît pas, on attire - l'aimantation dont parle Burton. Autrement dit, on cherche à faire sortir l'autre hors de soi. Comme un acteur. Je ne dis pas qu'on fait semblant. Ce n'est pas artificiel, délibéré. Mais c'est le principe.
N. O. - Nous sommes inégaux devant la capacité d'aimer, de jouir, de souffrir?
J.-B. Pontalis. - Oui, bien sûr, comme nous sommes inégaux devant la capacité à rêver.
N. O. - Quand on aime, on est un ou deux?
J.-B. Pontalis. - Cette fusion est souvent illusoire. Comme dit Woody Allen: «Quelle nuit d'amour extraordinaire! Nous ne faisions qu'un: moi.» On veut se fondre dans l'autre, pourvu que ce soit à son propre bénéfice. En tout cas, ce n'est pas bon d'avoir été trop aimé, d'en être trop sûr. Freud disait qu'il était tellement sûr d'être aimé par sa mère que ça l'a rendu conquérant pour la vie. En même temps, cela peut être paralysant. A trop combler sa mère, on est paralysé avec les autres. Ce qu'il y a de bien dans l'amour, c'est qu'il n'est jamais comblant. Les femmes croient parfois qu'elles peuvent être comblées. Avec cette idée de creux rempli. Peut-être le sont-elles pendant la grossesse? On en voit qui sont dans un état d'épanouissement total. Mais l'amour, la sexualité ont toujours quelque chose d'inachevé. Freud dit encore: il y a dans la pulsion quelque chose qui résiste à la pleine satisfaction. Pas à la satisfaction, mais à la pleine satisfaction.
N. O. - Quand on n'a pas encore fait l'amour, on est vierge ou puceau?
J.-B. Pontalis. - Un garçon est puceau, une fille est vierge. C'est peut-être à cause de Marie. Vierge, c'est un choix. Tandis que puceau, c'est une fatalité. La fierté du dépucelé... Je suis quelqu'un, je ne suis plus n'importe qui.
N. O. - A propos, qu'est-ce que c'est «aller trop loin»?
J.-B. Pontalis. - C'est avoir la crainte que tout ne redevienne banal. J'ai éprouvé plusieurs fois ce désir de laisser les choses en l'état, d'être chaste. De peur que tout ne s'écroule.
N. O. - Vous avez des mots terribles pour l'amant qui se plaint.
J.-B. Pontalis. - C'est la plainte du malade, mais pas du grand malade, plutôt de l'hypocondriaque, j'ai mal ici, j'ai mal là. Le monde est injuste, pourquoi ne m'aime-t-elle pas, elle me trompe, elle est insaisissable. C'est du narcissisme: cela ne veut pas dire «pourquoi ne m'aime-t-elle pas comme elle le devrait!», mais «comme je le mérite!». Alors qu'elle a du goût pour ce con! La colère, dans ce cas, rattrape beaucoup de choses... C'est mieux.
N. O. - On peut tomber amoureux d'une personne qui vous fait du bien ou qui vous fait du mal. On ne sait pas pourquoi la pièce tombe de tel ou tel côté.
J.-B. Pontalis. - C'est vrai. L'amour vous tombe dessus indépendamment de tout projet, de toute visée. C'est comme une traversée: soleil ou tempête? Parfois même un seul objet aimé donne les deux résultats: seul celui qui fait souffrir pourrait vous guérir de votre souffrance. Le remède est dans le mal. De même le «je t'aime» signifie aussi qu'on jette son emprise sur quelqu'un. Tu es ma proie. C'est aussi bien une déclaration d'amour qu'une déclaration de guerre.
«Elles», par J.-B. Pontalis, Gallimard, 200p., 15,50 euros.

Jacques Drillon
Le Nouvel Observateur
NovelObs, Nº2261, SEMAINE DU JEUDI 06 Mars 2008

Nº2227, SEMAINE DU JEUDI 12 Juillet 2007
Histoire
«Les Origines de la sexologie, 1850-1900»
Par Sylvie Chaperon
Louis Audibert, 280 p., 22 euros.
Si le terme sexologie - «science de la sexualité» - apparaît en France en 1910, des médecins français élaborent, dès le milieu du XIXe siècle; des théories sur la sexualité. D'un côté, les adeptes de l'«hygiène conjugale» publient des guides à l'usage du couple. De l'autre, psychiatres; neurologues et criminologues inventorient les déviances; de la nécrophilie au vaginisme... Ce sont ces théories; qui restent une affaire d'hommes, et l'ordre sexuel qu'elles définissent que l'historienne Sylvie Chaperon explore dans ce livre.

Malika Elkord
Le Nouvel Observateur
NovelObs, Nº2261, SEMAINE DU JEUDI 06 Mars 2008

Les femmes se rattrapent


Les femmes, des hommes comme les autres ? Selon l'enquête 2006, «l'un des changements majeurs survenus ces dernières années est sans conteste le rapprochement des pratiques» entre les deux sexes. La bonne vieille dichotomie (mâles prédateurs, femelles attendant sagement le guerrier à l'entrée de la caverne) a du plomb dans l'aile. Désormais, les femmes aussi veulent partir à la chasse. «La part de celles qui déclarent n'avoir eu qu'un seul partenaire au cours de leur vie a considérablement diminué : 68% en 1970, 43% en 1992 et 34% en 2006 (contre 18%, 21%), et 16%o pour les hommes).» Et de plus en plus, elles sélectionnent leurs meilleures prises : il y a cinquante ans, deux tiers d'entre elles convolaient avec le premier partenaire sexuel, aujourd'hui seulement une sur dix, comme les hommes.Elles démarrent également leur conquête plus tôt. «Alors qu'à la fin des années 1950 les femmes s'initiaient deux ans plus tard que leurs homologues masculins (20,6 ans contre 18,8 ans), l'écart enregistré entre les deux sexes n'est plus aujourd'hui que de quelques mois (17,6 contre 17,2).» Elles désarment aussi plus tardivement. Aujourd'hui, près de 90% des femmes de plus de 50 ans disent conserver une vie sexuelle, contre 50% en 1970. Cependant, «aux âges avancés, elles sont toujours plus nombreuses que les hommes à n'avoir pas de partenaire sexuel (37%o des femmes entre 60 et 69 ans, contre 16% des hommes)». Toutes les citadelles ne sont pas tombées. Surtout, femmes et hommes semblent toujours avoir un «vécu» différent de leur sexualité. Par exemple, les chasseresses des années 2000 choisissent encore volontiers des chefs de meute pour faire leur premier pas. «Elles s'initient toujours plus fréquemment que les hommes avec un partenaire qui a déjà eu des rapports sexuels et qui est plus âgé d'au moins cinq ans.» Et malgré leurs airs d'amazone, les nouvelles prédatrices restent résolument fleur bleue. Traduction en langage sociologique : «Les jeunes femmes sont toujours éduquées à considérer majoritairement l'entrée dans la sexualité comme une expérience sentimentale-relationnelle.» Contrairement aux hommes, qui «à travers l'initiation à la masturbation dès la préadolescence continuent à faire l'apprentissage d'un désir individuel adossé à des représentations culturelles». En clair, les femmes revendiquent la quantité, mais aussi toujours la qualité ! Selon les chercheurs, celles qui bénéficient d'un niveau d'études supérieur «parviennent toutefois à se dégager» plus facilement de ces clivages ancestraux. Ils notent également que, «contrairement aux femmes moins dotées socialement, elles entrent plus tard dans la vie sexuelle, mais déclarent avoir eu plus de partenaires, pratiquer davantage la sexualité orale et la masturbation, tout en manifestant plus de réticence à l'égard de la pornographie et de la pénétration anale».

Marie-France Etchegoin
Le Nouvel Observateur
NovelObs, Nº2261, SEMAINE DU JEUDI 06 Mars 2008

Pratiques

Soirées gadgets, masseurs prostatiques et films à thèmes
Au grand bazar de l'érotisme
Le sexe est un plaisir, c'est aussi une industrie. Nos reporters ont fait le tour des dernières innovations de plus en plus désinhibées

Les grands moralistes s'en offusquent parfois : de nos jours, on vend du sexe comme on vend des yaourts. La remarque est idiote, une rapide enquête le prouve : pour vendre du sexe, le marché a des capacités d'imagination bien supérieures à celles de n'importe quel département de marketing de l'agroalimentaire. Tout le monde Fa noté : l'érotisme est partout, de façon plus ouverte et plus décomplexée que jadis. On fera sourire bientôt en racontant que, il n'y a pas quinze ans, pour vendre des vibromasseurs, les catalogues de VPC s'obligeaient à coller au-dessus de l'objet des photos de jolies dames se le passant sur les joues : il s'agissait de faire croire que cela servait à raffermir la peau du visage. A l'heure du porno fait maison et balancé à la terre entière sur internet, à l'époque des pages sex-toys dans les magazines féminins, le sex-shop de papa ressemble à une épicerie de village. Seulement, il en va de ce grand marché comme de tous les autres : pour en accroître toujours plus l'étendue et les bénéfices, il faut sans cesse inventer, lancer de nouveaux produits, défricher de nouveaux espaces et lancer de nouvelles tendances qui n'ont pour but que de rendre indispensable au consommateur ce dont il se passait parfaitement depuis des siècles. C'est à une visite des dernières nouveautés de ce grand bazar mondial que nous vous convions.
Niches sur DVD
Petit porno bricolé maison devant sa webcam, sites de X gratuits, piratage généralisé : de nos jours, la concurrence est rude. Comme tant d'autres domaines - la presse, le disque -, l'industrie du porno se sent décliner et cherche des parades. L'une émerge à peine : le film à gros budget. Les studios gays Raging Stallion sortent «Grunts», vendu en coffret de 6 DVD, ce qui en fait une espèce d'épopée wagnérienne (en plus facile d'accès). Et Marc Dorcel annonce, pour avril, «Casino No Limits», avec yachts, rollex, gardes du corps sur fond de Riviera, un authentique porno bling-bling en quelque sorte, à 300 000 euros, somme en effet difficile à atteindre par l'amateur moyen.
En attendant ce moment choc, le X poursuit son chemin en suivant son autre pente : les niches. On ne parle pas de spécialités avec animaux, mais de marketing. Ca n'est pas neuf, les initiés connaissent depuis longtemps les films «sket» (pour fétichisme des chaussures de sport), «caviar» (nom délicat de la scatologie) ou «infirmière lubrique» (un classique). Mais le marché s'étend constamment. «En ce moment, dans les sex-shops, on demande beaucoup de films de carnaval», nous affirme Pierre Cavalier, du magazine «Hot Vidéo», éminent spécialiste. «Des films de carnaval, avec des gens qui baisent déguisés ? demande-t-on naïvement. - Ah non ! Ils sont déguisés mais ils ne baisent pas forcément.» C'est dire jusqu'où on va dans l'inimaginable. La même tendance existe chez les gays, confirme Didier Lestrade, autre spécialiste, qui suit ces questions pour le grand magazine homo «Têtu», mais on retrouve surtout des masques d'animaux. Autre grand succès chez les hétéros, selon le patron des magasins Concorde, hypermarchés du sexe, le film «jeune-vieille» - entendez le film dans lequel les acteurs ont 25 ans tout court et les actrices trente ans de plus, au bas mot. Le fait est avéré par le nombre de titres disponibles, mais on a du mal à lui trouver une explication : explosion médiatique de sexygénaires, comme Tina Turner ? Recherche de la mère ? Ou simplement, selon Pierre Cavalier, fixation sur un souvenir d'enfance troublant, genre «en vacances, je fantasmais sur la fermière» ? Chez les gays, outre l'explosion du film dît «ethnique», le film turc, le film beur, le film prolo-anglais-qui-boit-de-la-bière, notons la percée d'une sous-catégorie : le trader en costume. On doute que cela ait un rapport avec la récente crise boursière, mais ça aidera peut-être à des reconversions.
« Des bombasses, pas des chiennes »
Pour plus de frissons, rendons-nous donc au Pink Paradise, en fin d'après midi, juste après le bureau : c'est l'heure du cours de pôle dance, ces acrobaties érotiques autour d'une barre, jusque-là réservées aux stripteaseuses professionnelles. Depuis leur lancement fin 2006, ces leçons aimantent les femmes de 20 à 50 ans. Elles sont étudiantes, hôtesses de l'air, inspectrices des impôts, urgentistes. Toutes veulent s'offrir les paillettes, la métamorphose en vamps des podiums. Et la surprise en chambre devant Roméo ébahi. Maud, comédienne de 21 ans, vient se désinhiber; Nathalie, cadre de 35 ans, veut épater son ami; Sophie, 38 ans, assistante, se défouler : «Jene m'en vante pas au travail», dit-elle. La transgression ajoute de l'adrénaline. «Elles sont plus next door girl que bimbo, anglicise Muratt Atik, le patron. On leur apprend à allumer.»Tout s'y prête : la moquette rose léopard, les bougies rouges, les lustres simili vénitiens, les murs tapissés de miroirs. Un univers kitsch où les tigresses se révèlent. Ici, la pose féline est un must. Au centre, Liana, coach du soir, enchaîne les mouvements. Les formes ondulent, les corps se déhanchent, les croupes se cambrent. Torrides contorsions. Les plus assidues se sont prises au jeu : elles ont investi dans des plates-formes, ces chaussures de professionnelles du sexe, 5 centimètres de patin devant et 15 de talons aiguilles. Un look de call-girl assuré. A la barre, elles sont parées pour échauffer leurs sens et affûter leurs charmes. «Par rapport à du fitness, elles travaillent leur libido, souligne le patron. Et deviennent des bombasses, pas des chiennes.» Subtile nuance, chéri.
Soirées tuppergodes
Restent les gadgets. Déclinée sur le mode «godes save the queens», cette révolution-là vient aussi d'outre-Manche. A ce rayon, les princesses françaises, elles, retardent. «A Londres, dit Anne-Charlotte, 31 ans, pro du colifichet, on passe de Zara àAnn Summers, reine du sex-toy. Ici, c'est encore tabou.» Pour banaliser les jouets erotiques, elle a créé Soft et les vend à domicile. Ses réunions «tuppergodes» font fureur. Ce soir-là, une dizaine d'étudiantes participent. Sur la table : boa rose, dive bouteille et biscuits. Audrey, 20 ans, est venue «par curiosité» avec son amie Sarah, 21 ans, désireuse d'«épicersa vie sexuelle». Les préliminaires sont badins : huiles de massage comestibles, talc et plumeau, stylo au chocolat pour butiner sa proie. Le ton s'échauffe avec les lubrifiants : «Ca sent le monoï, lâche Audrey. Faut pas se tromper sur la plage.» Avaler une lampée de vin. C'est au tour des «petits objets à moteur». Une sélection fine parmi 120 engins du catalogue. Premier du lot : le rouge à lèvres, un modèle avec vibreur, doté d'«un point très précis», pour onanistes clitoridiennes. Vous reprendrez bien un verre, ma chère. De bruyantes onomatopées saluent l'irruption de Mini Paul. Siliconé de frais, disponible en bleu ou en rose, potelé, tête recroquevillée, ce polisson est toujours à l'affût du point G. «Intéressant», dît en sifflant Audrey, qui traque le sien en vain. «Toutes les femmes en ont, détaille l'hôtesse. Seule surface striée du vagin, il se situe vers le nombril, mesure 4 centimètres.» Une gorgée de rouge pour la route, en attendant Stubby. Aîné de Mini Paul, il mesure 5 centimètres de plus et est auréolé d'une collerette : «Vous connaissez ces histoires où M. Untel a atterri aux urgences pour avoir abusé d'ustensiles inappropriés ?» Affirmatif. La collerette donc, pour éviter que Stubby ne s'égare. Gloussements. Le bougre passe de main en main. Anatomie, vitesses et rythmes sont testés. Cécile loue ses vertus antistress. Elle n'a pas vu le Castor argenté, ni le Rabbit rouge et argent, «très efficace instrument de plaisir». Egalement disponible en waterproof.
Les délices du massage de prostate
Et les hommes, direz-vous fort judicieusement, pourquoi n'auraient-ils pas droit eux aussi aux percées de la technologie moderne ? Passons sur les «anneaux vibrants», petites bagues secouantes à glisser autour du sexe, ils sont en vente depuis au moins deux ans dans tous les hypermarchés. Et ne nous avançons pas sur le «rubbot», un gros appareil également secouant, qui promet d'être le premier «masturbateur totalement main libre» (ce qui en effet est une première dans l'histoire de l'humanité). Il n'est qu'à l'état de projet. Mais glissons un mot d'une nouveauté qui déchaîne les passions : le «masseur de prostate». Réservé aux hommes par définition, il est une sorte de petit phallus recourbé, parfois animé, que l'on introduit en soi et qui permet, par l'arrière donc, d'aller chatouiller cette fameuse petite glande dont personne n'a jamais trop compris à quoi elle servait mais dont les utilisateurs garantissent qu'elle est capable de déclencher des plaisirs immenses. Chez IEM, leader du sexe gay, on commercialise depuis quelques mois à peine un modèle nommé Rude Boy (littéralement, le «garçon impoli»), qui est déjà «en rupture de stock». Contrairement à ce que supposeraient des esprits étroits, ces objets ne se limitent pas à une clientèle homo : «Les hommes hétéros, soupire de soulagement le sexothérapeute Alain Héril, se mettent enfin à découvrir que ces zones-là sont érogènes chez eux aussi.» On retrouve, sur les forums d'utilisateurs, quelques-uns de ces mâles, toutes orientations mêlées, qui échangent sur leur quête effrénée du nouveau graal masculin, «l'orgasme prostatique». Et puis c'est comme pour les yaourts et les fruits et légumes, «il y a l'élément santé», souligne le vendeur de chez IEM. Masser la prostate ne pourrait lui faire que du bien. On ne dispose pour l'instant d'aucune étude vraiment bétonnée pour l'affirmer, mais Alain Héril, qui n'est pas médecin, certes, mais connaît ces questions, ajoute : «Ca ne peut pas faire de mal, et quoi qu'il en soit, pour la prostate, à partir de 45 ans, il est prouvé qu'il faut au moins une éjaculation par jour.» Lecteurs, vous voilà prévenus.
Les vendeuses nues sous leur blouse
Terminons sur une note romantique. Les conquistadors de la lingerie canaille sont britanniques. En deux ans, l'Agent provocateur s'est fait une place entre balconnets et pigeonnants français. Mais cet ambassadeur du dessous coquin teste encore le marché hexagonal, réputé particulier : «Orcanta, Aubade, La Perla... il y a pléthore de maisons», pointe Françoise de Bouville, chargée de la lingerie au Printemps. Dans cette débauche de dentelles, la culotte anglaise tranche par un savant marketing du désir. La publicité est inexistante. Remis aux seules clientes, les catalogues se passent sous le manteau. Mais, en France, l'Agent provocateur s'exhibe au Printemps. Face aux très sages slips Sloogy. Le feu et la glace. Véritable pousse-au-crime, la mise en scène fait le reste. Sans un mot, sans une œillade, les vendeuses participent du fantasme. Quasi nues sous leur blouse qui laisse imaginer le porte-jarretelles, elles reçoivent comme dans un boudoir. Avec le naturel des expertes en frivolités. Ici tout est dentelle et soie, corsets, badines et volupté. «Un concept de Joseph Corre, le créateur de l'Agent provocateur, précise la responsable. Il a sorti la lingerie du ghetto des sex-shops, en rhabillant de matières nobles.» Un lifting de la panoplie hard d'abord opéré à Londres, où l'arsenal intime aux tons layette confinait à la faute de goût : «Il fallait sortir des froufrous gnangnan», note Hind Hadj, au marketing. Et réinventer une lingerie pour tailles de guêpe à tablier de soubrette. «Plus osé que les marques institutionnelles, ce n'est pas sale, pas «dark», comme disent les Anglais», insiste Françoise de Bouville.
Isabelle Curtet-Poulner, François Reynaert
Sexe : pratiques

- Masturbation. Reconnue par 90% des hommes, qui commencent tous jeunes, et 60% des femmes, qui s'y mettent plus tard.
- Sexualité orale. Entrée massivement dans les mœurs dans les années 1990-2000. Dès 25 ans, deux tiers des femmes pratiquent la fellation. Le cunnilingus, lui, a été expérimenté par 85% des hommes et des femmes.
- Pénétration anale. Toujours minoritaire. Cependant, 37% des femmes et 45% des hommes en ont déjà fait l'expérience. Plus qu'en 1992.
- Amour sans pénétration aucune. Une femme sur cinq et un homme sur trois interrogés y ont eu au moins une fois recours dans leur parcours sexuel.
- Premier rapport. En plein air, à la plage, en forêt ou dans les champs pour les plus âgés. Ensuite, dans la voiture. Aujourd'hui, chez les parents ou dans une chambre prêtée par des copains.
- Préservatif. 90% des jeunes aujourd'hui l'utilisent lors de leur premier rapport. Une personne sur deux a déjà fait un dépistage du VIH. Inquiétant en revanche, ces 26% d'hommes hétéros et 32% de femmes qui ont eu au moins deux partenaires dans l'année et ne se sont pas protégés.- Internet. Désormais partie intégrante du paysage amoureux. 10% des femmes (jusqu'alors rétives au Minitel rose) et 13% des hommes interrogés se sont déjà connectés sur des sites de rencontre.Les jeunes filles autant, voire plus, que les garçons.
- Fréquence. Comme en 1992, les femmes et les hommes déclarent avoir en moyenne neuf rapports sexuels par mois. Et ils en sont satisfaits à 90%.

Agathe Logeart
Le Nouvel Observateur
NovelObs, Nº2261, SEMAINE DU JEUDI 06 Mars 2008

Homme

Les hommes se rangent ?

Fatigués, les mâles ? Alors que chez les femmes de 30 à 49 ans le nombre de partenaires rencontrés au cours de la vie ne cesse d'augmenter (1,9 en moyenne en 1970, 4 en 1992, 5,1 aujourd'hui), chez les hommes du même âge - qui, certes, ont pris une avance importante les statistiques sont désespérément stables : 12,8 en 1970, 12,6 en 1992 et 12,9 en 2006. D'autre part, il ressort de l'enquête que le «rythme d'acquisition des partenaires avant 30 ans s'est ralenti chez les hommes dans les générations les plus récentes». Les chercheurs ont une explication : les hommes nés entre 1956 et 1970 ont eu la chance de débuter leur vie amoureuse dans une période faste, entre l'arrivée de la contraception et l'apparition du sida. Ce sont eux qui ont véritablement profité de la «liberté sexuelle» et multiplié les aventures. Fin de la «parenthèse enchantée» ? Les jeunes hommes d'aujourd'hui, marqués par les campagnes de prévention du VIH, seraient plus raisonnables. Mais un autre facteur, «plus surprenant encore», soulignent les auteurs de l'enquête, vient également expliquer ce «ralentissement» chez les mâles de moins 30 ans. «Une proportion significative d'entre eux (un cinquième entre 18 et 24 ans) ne manifestent d'intérêt ni pour la sexualité ni pour le couple.» Soit tout de même 2 jouvenceaux sur 10. Autre statistique qui vient confirmer l'étrange phénomène : entre 18 et 35 ans, la proportion d'abstinents chez les hommes est deux fois plus élevé que chez les femmes (6,2% contre 3,5%). Une nouvelle tendance ?


Marie-France Etchegoin
Le Nouvel Observateur
NovelObs, Nº2261, SEMAINE DU JEUDI 06 Mars 2008

A quoi rêve la nouvelle Eve ?

Humeur

Des prédatrices, les femmes d'aujourd'hui ? François Caviglioli est un sceptique de la vieille école. Il ne croit pas à la statistique. Il est allé regarder derrière les chiffres

A la question : Trompez-vous votre femme ? un gentleman doit toujours répondre non», disent les Britanniques. Les Français ne sont pas toujours des gentlemen. Ils sont 4,9% à avouer, ou mieux à étaler une ou plusieurs aventures hors mariage. Les Françaises se montrent plus timides : seulement 1,4% des femmes mariées consentent à faire état d'un adultère. Les hommes restent des chasseurs. Ils ne peuvent s empêcher de comptabiliser leurs conquêtes. Ils n'ont pas perdu l'habitude infantile de faire des encoches sur leur sexe pour rappeler leurs victoires.
Le nombre des amants de rencontre grimpe chez les femmes jusqu'à 3,6% lorsqu'elles vivent sous le régime de la cohabitation sans mariage, qu'on appelait naguère plus simplement le concubinage. Le mariage reste un frein à l'épanouissement de la sexualité féminine. Malgré la libération sexuelle, les Françaises obéissent encore aux recommandations du curé ou du maire. Leur robe de mariée et leur bouquet de fleurs d'oranger sont encore rangés dans leur armoire, et surtout dans leur tête.
On remarquera que ces chiffres concernant l'adultère sont bien modestes. On ne savait pas la France si vertueuse. Quelle désillusion pour tous ces étrangers qui nous enviaient notre licence effrénée ! La difficulté d'une enquête sur la sexualité, c'est que tout le monde ment. Les hommes par vantardise, ou au contraire par prudence instinctive, les femmes par omission, ou plutôt sous l'effet de la perspective déformante et sélective à travers laquelle elles regardent leur vie sexuelle. Elles ont tendance à éliminer de leur mémoire les partenaires de passage qu'elles jugent sans importance. On ne sait rien sur ces amants oubliés, ni leur nombre ni pourquoi ils apparaissent, avec le recul, indignes d'être mentionnés. Toutes ces femmes interrogées ne sont que des ombres, elles sont enfermées dans des colonnes de chiffres, elles n'ont pas le loisir d'exprimer l'inexprimable, le plaisir, le désir, les tentations, l'éblouissement ou les regrets. L'enquête doit être complétée, éclairée par des confidences bien difficiles à arracher. Ces partenaires passés sous silence ont pu être techniquement décevants. «Seuls les bons coups laissent une trace», dit une épouse en faisant le bilan de son passé secret. Mais, très souvent, c'est la brièveté de la rencontre qui fait que l'amant de 5 heures du soir - qui reste, depuis la Belle Epoque, l'heure idéale pour l'adultère furtif - n'est plus qu'un fantôme sans visage et sans corps. «Pour me souvenir d'un homme, il me faut une relation, un début d'histoire», dît une amie. Dieu sait si les hommes s'en plaignent, l'«instant sex» reste étranger à la sensibilité féminine. Ce sont les diplômes qui font tomber les tabous. Les femmes ayant fait des études supérieures se montrent plus audacieuses que les simples bachelières ou les titulaires d'un CAP. Au cours de sa vie, une femme cadre aura trois fois plus de partenaires c'est-à-dire d'amants, en novlangue qu'une ouvrière non qualifiée, qui elle-même apparaît comme une Messaline à côté d'une ouvrière agricole réduite à une chasteté de nonne. Il y a longtemps que les meules de foin n'abritent plus ces étreintes bucoliques qui faisaient fantasmer les jeunes citadins. Les femmes doivent passer des examens pour jouir sans entraves.
Pour obtenir la parité dans la sexualité considérée comme un sport de combat, les femmes souffrent d'un lourd handicap : les hommes paniquent dès qu'elles se montrent performantes. «C'est moi qui ai dragué mon mec, dît une Lyonnaise. Je lui ai pris la main au cinéma. Il me le reproche encore cinq ans après. Il a peur que je fasse ça avec d'autres.» Les prédatrices ne font pas recette. Malgré les progrès de l'émancipation, le temps n'est pas encore venu. Les femmes le savent. Autrefois elles «jetaient le mouchoir» pour obliger l'homme convoité à le ramasser et à le leur tendre. Aujourd'hui il n'y a plus de mouchoir. Quel homme irait ramasser un Kleenex ? Mais il reste le regard, l'œillade, le sourire, ou au contraire la froideur, l'indifférence feinte, toutes ces recettes millénaires qui font de l'homme un pantin. N'invitez jamais un homme à dîner, mesdames, vous risquez la panne. C'est toujours la femme qui choisit, mais il est encore trop tôt pour le lui dire.


François Caviglioli
Le Nouvel Observateur
NovelObs, Nº2261, SEMAINE DU JEUDI 06 Mars 2008